Recherche quelqu'un sur qui compter, par Jean-Michel Dumay - LE MONDE | 06.10.07 | 14h22
Il y a différentes façons de mesurer la pauvreté, et c'est toujours affaire de convention. Certains la choisissent "absolue" : moins de 1 ou 2 dollars par
personne et par jour, par exemple, pour les pays en voie de développement (critères Banque mondiale). D'autres avancent une évaluation relative, qui permet, dans certains pays développés, de
déclarer pauvre tout ménage dont les revenus sont en dessous... du seuil de pauvreté.
On fixe celui-ci généralement à 60 % du revenu médian du pays (le revenu qui partage la population en deux parties de même effectif), c'est-à-dire, en
France, en 2005 : 817 euros pour une personne seule ou 1 716 euros pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans. Bien sûr, tout cela est bien théorique. Et, à cette mesure strictement
monétaire, certains préférent une analyse qualitative des conditions de vie : le chauffage du logement, l'alimentation, l'habillement, les loisirs, l'endettement... voire l'inventaire du
patrimoine.
Ipsos et le Secours populaire se sont justement intéressés à la question du point de vue subjectif. Et qu'ont-ils trouvé ? Que près d'un Français sur trois
déclare avoir connu une situation qu'il considère de pauvreté. Et que la moitié dit connaître quelqu'un dans cette situation actuellement. Evidemment, ce ne sont que des sentiments, et le seuil
de pauvreté fixé au jugé par les sondés (1 016 euros pour une personne seule, soit le smic net mensuel) apparaît plus élevé que la norme statistique.
Chacun semble avoir intégré le niveau de vie global : ne pas pouvoir envoyer son enfant en vacances au moins une fois par an est considéré comme un critère
de pauvreté (pour les trois quarts). Tout comme ne pas pouvoir accéder à des biens culturels ou de loisirs (pour 69 %). Ou ne pas pouvoir payer seul son loyer (pour 85 %).
A gratter ce sondage, publié en septembre, un autre "sentiment" vient frapper. Celui de ne plus pouvoir compter sur personne. Ou, pour être plus exact,
d'exprimer un doute. Quatre Français sur dix disent ainsi qu'en cas de coup dur ils n'ont pas la certitude de pouvoir disposer d'une aide alimentaire et d'un endroit pour se loger, même sur une
courte période. 16 % en sont sûrs, 25 % ne savent pas.
Cet aveu de fragilité sociale, dominant chez les plus âgés ou les moins diplômés, emboîte le pas aux dommages collatéraux du chômage, craint ou subi. On sait
qu'être chômeur, c'est parler moins avec autrui (7,7 interlocuteurs par semaine, contre 9,7 pour les actifs employés, source Insee, 1997), exprimer plus fréquemment un sentiment de solitude ou
d'ennui (Insee, 2003), moins rencontrer ses amis ou sa famille (une fréquence 40 % inférieure à celle d'un salarié ayant un emploi stable, source Credoc, 2003-2005), vivre moins souvent en
couple (34 % des chômeurs et des contrats précaires sont célibataires, contre 18 % des salariés en CDI, source Credoc). Toute chose qui s'accentue avec la répétition des périodes
d'inactivité.
Car l'isolement appelle l'isolement. Et les enquêtes du Credoc, que ce soit il y a vingt-cinq ans ou maintenant, montrent que la demande d'aide à la famille
et aux amis s'effrite sensiblement à mesure que l'individu traverse un nombre important de périodes de chômage : pour les chômeurs ayant connu plus de trois fois le chômage au cours des dix
dernières années, 37 %, s'ils devaient se retrouver sans ressources, s'adresseraient d'abord à leurs proches, 57 % feraient d'abord appel aux institutions sociales (bureaux d'aide, mairie,
assistance sociale).
D'où la nécessité, pour les pouvoirs publics, de lutter sur plusieurs fronts contre ce que le sociologue Robert Castel appelait la "désaffiliation
sociale", concept plus large et plus "dynamique" que le seul concept de pauvreté.
Jean-Michel Dumay - Article paru dans l'édition du 07.10.07.
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